Si tout va bien, je meurs demain.
A quoi bon vivre sa vie sans savoir quand ni de quoi sera fait le dernier jour ? J’ai toujours trouvé idiot de mourir de façon banale et inorganisée. Se dire qu’on se lève un matin et que
peut-être le soir, en rentrant du boulot un énergumène causera un accident qui m’amènera tout droit vers la mort, sans que je n’ai pu dire au revoir à personne, sans que je n’ai même eu le temps de
m’en apercevoir. Je n’ai jamais aimé les surprises. Je veux être maître de ma vie, et donc maître de ma mort. Peut-être est-ce parce que j’ai toujours été frustrée de ne pas avoir été maître de ma
naissance…
Quoiqu’il en soit, j’ai déjà tout organisé. Tout planifié. Dans le moindre détail. Si
tout va bien, je meurs demain….
Je prépare mon coup depuis des mois. Je veux être maître de mon destin. J’ai choisi le
moyen, la date et le lieu avec minutie, ainsi que la personne qui m’aidera à franchir cette étape. Le piège se referme petit à petit... j’ai toujours rêvé de mourir ainsi. Voilà comment les
choses se sont déroulées :
Jour J-60
J’ai choisi mon exécutant. Il n’est pas spécialement beau mais il a du charme. Un sourire
doux et intimiste. Son allure est svelte, son corps bien sculpté mais pas trop. Juste ce qu’il faut. Je l’ai bien étudié. De loin, d’abord. C’est quelqu’un de jovial, entouré d’amis. J’ai
remarqué une certaine timidité qui transparaît sur son visage lorsqu’un personnage féminin s’approche de lui. Il semble très serviable aussi. Difficile à imaginer qu’un homme comme cela soit
encore célibataire. Il faut que j’approfondisse, il doit avoir quelques manies, déjà à 34 ans, qui expliquerait son célibat.
Jour J-55
J’accroche aux murs de ma chambre les photos que j’ai prises discrètement de lui avec mon
appareil photo numérique, tel un vrai détective. Je m’en imprègne doucement. Il est toujours souriant et son visage d’enfant illumine chacune de mes photos, qu’il fasse beau ou qu’il fasse gris.
C’est lui. J’en suis certaine. Il sera le parfait exécutant, celui qui m’aidera enfin à mourir dignement.
Jour J-50
Le maquillage est discret, les cheveux détachés, le style décontracté, comme le sien. Je
fais une approche remarquée. Un café renversé malencontreusement sur sa chemise. La confusion. D’énormes tâches rouges viennent immédiatement auréoler ses joues. C’est bien comme cela que je
l’imaginais.
- Oh, mon
Dieu, quelle maladroite je suis, dis-je en prenant l’expression la plus décontenancée (j’ai fais du théâtre, c’est mon rôle préféré !).
Je prends un mouchoir que me tend le barman et essaye d’effacer toute trace sur sa chemise.
Au passage, je tâtonne son buste avec délicatesse et sensualité.
- Ce
n’est pas grave, me répond-il, presque plus gêné que moi.
- Quand
même, dis-je, je suis navrée.
Et la conversation s’enchaîne. Nous nous découvrons des goûts communs, il me laisse
entendre qu’il vient une fois par semaine dans ce bar, tous les mardi. Le tour est joué. Il vient de me dire implicitement qu’il souhaite me revoir.
Jour J-30
Voilà plusieurs fois que nous nous retrouvons. Il faut aller doucement, surtout ne pas le
précipiter, ne pas le brusquer. Il a besoin de se sentir en confiance. Je ne le force pas. Tout doit venir de lui. Uniquement de lui. Sinon mon plan risque d’échouer. Notre amitié s’intensifie au
fil des jours. Nous nous voyons plus régulièrement encore. Je me prends au jeu aussi. Il est vraiment charmant et je me dis que j’ai fait le bon choix. J’en suis convaincue. C’est lui qui aura le
rôle de l’exécutant. C’est cet homme qui va me faire mourir.
Jour J-15
Le poisson accroche de plus en plus à l’hameçon. Hier il m’a offert des fleurs. Et puis
l’invitation au restaurant. J’ai bien senti qu’il voulait prolonger la soirée. L’amitié se transforme de plus en plus en des sentiments très forts, plus flous, plus intimes, des regards malicieux
et complices. Mais c’est encore trop tôt. Il faut que ma présence lui devienne indispensable. Il n’est pas encore assez mûr. Je veux qu’il soit certain de son rôle. Et surtout qu’il soit à la
hauteur de ce que j’attends de lui.
Jour J-7
Pour être certaine de ne pas m’être trompée, j’invente un déplacement à l’étranger. Nous
n’allons pas nous voir de 6 jours. Six longs jours où nous allons nous attendre dans l’espoir de retrouvailles grandioses.. Ca fait partie du plan. C’est le bouquet final. C’est important pour
lui, comme pour moi. Nous devons être sûrs de nos sentiments. Je suis prise à mon propre piège, je sens que je tombe amoureuse. C’est parfait. Nous nous appelons tous les jours. Le téléphone nous
permet de consolider nos sentiments. Plusieurs fois par jour nous faisons sentir à l’un comme à l’autre qu’il nous manque. Rattraper le temps perdu. Nous n’avons plus que ce mot à la bouche. Dès
mon retour, nous ne nous quitterons plus, nous franchirons enfin le cap. Nous n’en pouvons plus de nous attendre. C’est parfait. Impeccable. C’est comme cela que j’imaginais mon
plan.
Jour J-1
Un dernier coup de fil pour organiser nos retrouvailles. Il viendra me chercher à
l’aéroport et nous rejoindrons directement son appartement. Je n’ai jamais été aussi heureuse.
Jour
J
Nous y sommes. Quel bonheur de nous
retrouver. Nous nous serrons dans les bras, ne nous lâchons plus des yeux. Dans la voiture, pas un mot. Nous nous contentons de sourire et de nous regarder tendrement. Il ouvre la porte de son
appartement. Comme je l’imaginais, il a tout prévu. Un seau de champagne posé à même la table sur laquelle sont disposées deux assiettes blanches qui n’attendent plus que nous. La pièce est dans
la semi-obscurité. Il éclaire. Un éclairage feutré. L’ambiance est crée. Nous ne communiquons plus qu’avec nos yeux. Nous sentons monter en nous ce désir de nous retrouver après deux longs mois
de cache-cache affectif. Nous nous dirigeons vers sa chambre. Les draps ont l’air si doux et si moelleux.. Nous nous jettons dans les bras l’un de l’autre. Ca y est, je suis prête, maintenant je
peux mourir….. d’amour !
Nanou, septembre 2007
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